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INTERSESSIONS DE BONN : Le bon, le mauvais et le stagnant

  • Jun 25
  • 8 min read

Updated: Jun 25



Par Elisabeth Fournier, Coordinatrice des Dialogues pour le climat et de l'engagement international, et Nina Dimitrov, stagiaire en communication, le Projet de la réalité climatique Canada


Il était 22h jeudi soir dernier, le 18 juin, quand la plénière de clôture des intersessions de Bonn (SB64) a finalement commencé, reflétant deux semaines de blocages dans les négociations. Ces intersessions, qui se tiennent chaque année entre les grandes conférences climatiques, sont l'espace technique où les pays font avancer les dossiers en amont des Conférences des Parties (COP). Pendant deux semaines, les délégué-e-s du monde entier ont tenté de faire progresser les dossiers les plus urgents : adaptation, finance, réduction des émissions, transition juste.


Résultat : plusieurs impasses majeures et de nombreux dossiers renvoyés à la COP31 à Antalya en novembre prochain, un signal sur l'état du multilatéralisme climatique dans un contexte de tensions géopolitiques croissantes.  

| « Nous ne pouvons affirmer et croire au processus multilatéral que si nous honorons ce sur quoi nous nous sommes engagés. » -  Ghana, au nom du Groupe africain de négociateurs | 

  

Que s'est-il passé dans les négociations à Bonn, et qu'est-ce que ça augure pour la COP31 ? Notre stagiaire, Nina Dimitrov, présente sur place à la première semaine de Bonn, a pu observer les discussions de l'intérieur. Voici notre analyse des agendas principaux de négociations pour aider à décortiquer le tout. 


Finance climatique : toujours le nerf de la guerre 

  

Photo: Chamber Hall 
Photo: Chamber Hall 

Photo: Chamber Hall 

| « Où est l'argent ? » - Iran, plénière d'ouverture | 

Encore une fois, la finance climatique n'était pas seulement un dossier parmi d'autres, elle était en filigrane de presque tous les autres. Difficile de faire avancer quoi que ce soit sans que la question du financement ne vienne bloquer les discussions. 

| « Nous ne pouvons pas discuter d'ambition sans parler des moyens de mise en œuvre. » — Tanzanie, Séance plénière d'ouverture | 

Un des points de friction centraux à Bonn était l'Article 9.1 de l'Accord de Paris, qui engage les pays développés à fournir du financement aux pays en développement. Les pays du Nord avancent qu'ils respectent leurs obligations ; le financement climatique ayant atteint un record de 136,7 milliards de dollars en 2024. Mais depuis, les coupes massives dans l'aide au développement, notamment américaines, font chuter les flux alors que les besoins explosent. De plus, même ce record est loin du compte : les pays se sont engagés à la COP29 à mobiliser 300 milliards de dollars par an d'ici 2035, un objectif que beaucoup jugent déjà insuffisant


Beaucoup de pays du Sud global voulaient donc que le programme de travail sur la finance climatique, lancé à la COP30 à Belém, soit exclusivement consacré au financement public obligatoire. Le Canada, l'UE et la Norvège ont refusé. Le président de la COP30 est intervenu de façon inhabituelle pour demander que ce point figure à l'agenda de la COP31, un geste accueilli comme une ingérence par certains pays du Nord. 


Faute d'accord sur la portée du programme de travail, le dossier repart vers Antalya, avec un risque réel de bataille sur l'agenda dès l'ouverture de la COP31. 

 

Atténuation : l'unique espace dédié aux réductions des émissions sans résultats 


Le Programme de travail sur l'atténuation (MWP) est le seul espace formel des négociations onusiennes spécifiquement dédié à accélérer la réduction des émissions entre les cycles de plans climatiques nationaux (les CDN). À Bonn, il devait progresser sur sa portée, ses modalités et son avenir au-delà de 2027. 


La fracture principale opposait les pays - dont les petits États insulaires, les pays moins avancés (PMA) et l'UE - qui voulaient que le MWP produise des orientations concrètes sur ce qui doit être fait, et ceux - dont la Chine, l'Arabie Saoudite et le groupe des LMDC - qui souhaitaient le cantonner à un simple espace d'échange d'idées, sans cibles ni orientations prescriptives. La question du financement a également été un autre point d’achoppement important. 


Au final, même un texte minimal de cinq points n'a pas pu être adopté, renvoyant le dossier à la COP31 sans conclusions. En plénière de clôture, de nombreuses délégations ont exprimé leur déception


Sortie des fossiles : hors agenda, mais bien présente 

  

Photo: Évènement de la présidence brésilienne sur la feuille de route de sortie des fossiles
Photo: Évènement de la présidence brésilienne sur la feuille de route de sortie des fossiles

Officiellement absente de l'ordre du jour, la transition hors des énergies fossiles était quand même bien présente dans plusieurs salles et a animé bien des conversations dans les couloirs. Le président de la COP30 a tenu une session sur sa feuille de route informelle sur la transition hors des fossiles qu’il avait annoncé présenter à la COP31 après qu'un manque de consensus ait empêché son inclusion dans le texte formel à Belém. 


Dix-huit pays et trois groupes de négociation (représentant 103 pays) ont soumis leurs positions sur la feuille de route brésilienne, mais aucun des pays qui avaient bloqué le processus à Belém ne s'est manifesté, à l'exception de la Russie. Le Canada n'a ni soumis de position ni pris la parole sur la feuille de route, alors que des représentant-e-s de la société civile canadienne à Santa Marta avaient été informés que le Canada ferait une soumission. La cheffe de délégation Jeanne-Marie Huddleston a indiqué lors d’une rencontre organisée par Climate Action Network à Bonn qu'ils avaient manqué la date limite et qu'aucune décision n'avait été prise quant à l'élaboration d'une feuille de route nationale sur la sortie des fossiles.  

| « Santa Marta est un exemple phare de coopération internationale pour concrétiser les résultats du Bilan mondial. » — Îles Marshall, Dialogue des ÉAU | 

Plusieurs pays ont également salué la Conférence de Santa Marta - premier sommet international dédié à cette transition, tenu en Colombie en avril dernier - comme exemple de ce que peuvent produire des coalitions volontaires hors du cadre onusien. Reste à savoir si ces initiatives parviendront à s'imposer comme de véritables outils collectifs, ou si elles s'essouffleront faute d'ancrage formel. 


Adaptation climatique : impasses et déceptions 

  

Photo : Panneaux d'identification des délégations 
Photo : Panneaux d'identification des délégations 

Bien que plusieurs pays aient annoncé en plénière d'ouverture vouloir prioriser l'adaptation à Bonn, les négociations n'ont abouti à aucun accord. Les négociateur-rice-s devaient faire avancer l'Objectif mondial en matière d'adaptation (GGA), le cadre qui guide les efforts des pays pour s'adapter aux impacts des changements climatiques. À la COP30, 59 indicateurs de suivi avaient été adoptés difficilement et un engagement à tripler le financement de l'adaptation d'ici 2035 avait été pris, mais sans préciser comment. 


La ligne de fracture principale était financière : les pays du Sud global exigeaient que l'engagement de triplement figure explicitement dans le texte sur le GGA. Le Canada, le Japon et la Norvège ont refusé, arguant que la question relevait d'autres négociations. Des désaccords sur la composition du groupe d'expert-e-s chargé d'affiner les indicateurs et sur la feuille de route de Bakou sur l'adaptation ont ajouté à l'impasse. 


Les délégué-e-s n'ont pas réussi à s'entendre sur le moindre texte, même procédural. Le dossier a donc été renvoyé sans conclusions à la COP31. En plénière de clôture, l'Alliance des petits États insulaires (AOSIS) a qualifié l'issue de « complètement inacceptable ». Espérons qu'Antalya saura débloquer ce qui a stagné à Bonn.  


Transition juste : les avancées continuent 

« L'ambition climatique est indissociable de la protection des moyens de subsistance et de la sécurité alimentaire. » - Nouvelle-Zélande, Groupe de contact sur le JTWP
Photo:  Manifestation à l’extérieur du World Conference Center de Bonn 
Photo:  Manifestation à l’extérieur du World Conference Center de Bonn 

À Bonn, les négociations sur la transition juste portaient principalement sur deux chantiers, soit sur l’adoption des termes de référence pour l'évaluation du Programme de travail sur la transition juste (JTWP), et sur l'opérationnalisation du fameux BAM (le Belém Action Mechanism, désormais appelé le Belém-Antalya Mechanism), un mécanisme concret de soutien aux travailleur-euse-s et communautés dans la décarbonisation mondiale, dont l'adoption à Belém avait été portée et saluée par la société civile.  


La première semaine a été largement concentrée sur des discussions procédurales sur les termes de référence, au détriment des discussions de fond sur le mécanisme. Des divergences profondes ont persisté sur la gouvernance du BAM, son lien avec le JTWP, et le rôle des parties prenantes non étatiques. Certains groupes, dont la Russie et l'Arabie Saoudite, ont refusé de reconnaître même les bases du texte produit par les co-facilitateur-rice-s. 


Malgré tout, Bonn a fini par livrer un résultat concret : les termes de référence ont été adoptés, et un ensemble de textes pour faire avancer le BAM a été approuvé en plénière de clôture sans opposition, posant des bases pour des négociations plus substantielles d'ici novembre. 


La science sous attaque 


À Bonn, un front inattendu s'est ouvert : celui de la science climatique elle-même. Dans plusieurs salles de négociation, des délégations ont tenté de retirer les références au Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC) et à la cible de 1,5°C, remettant en question les données sur les points de bascule climatiques. La question du calendrier du 7e rapport du GIEC (AR7) a également fait débat : plusieurs pays souhaitaient l'accélérer pour qu'il alimente le prochain Bilan mondial (GST2) des engagements climatiques, qui démarre à la COP31. L'Arabie Saoudite, l'Inde, la Chine et la Russie ont bloqué tout alignement. 


En deuxième semaine, une conférence de presse réunissant l'UE, la Suisse, les petits États insulaires et des pays d'Amérique latine a dénoncé des « attaques coordonnées » contre la science de la part d'intérêts liés aux énergies fossiles


Vers la COP31 : l'heure des décisions 

| « Il existe une ligne claire entre les négociations et les mises en œuvre sur le terrain, et nous cherchons à tirer le maximum d'efficacité de ces deux volets. »  Présidence turque de la COP31, Séance plénière d'ouverture | 

Bonn devait préparer le terrain pour une COP31 axée sur la mise en œuvre. Le bilan est pour l'instant assez sombre avec de nombreuses impasses qui laissent plusieurs dossiers clés sans conclusions.  


C'est dans ce contexte que s'ouvrira à Antalya le deuxième Bilan mondial (GST2) des engagements climatiques, un processus de deux ans qui devra évaluer où en est le monde face à ses engagements climatiques et orienter la prochaine vague des plans climatiques nationaux. Un pas encourageant : 143 nouveaux plans climatiques ont été soumis (les CDN 3.0), dont 90% se disent informés par le premier Bilan mondial, conformément à l’Accord de Paris. Sur papier au moins, la volonté d'agir existe, mais reste à savoir si les moyens suivront, ou si le GST2 s'enlisera dans les mêmes blocages qui ont paralysé Bonn. 


Le tout dans un contexte qui rend l'urgence d'agir encore plus criante : coupes dans l'aide au développement, impacts climatiques qui s'intensifient, tensions géopolitiques qui compliquent les compromis. Ce qui se passe dans ces salles n'est pas abstrait, les décisions, ou leur absence, influencent la capacité du monde à freiner les changements climatiques et à s'adapter aux impacts déjà en cours. On espère un leadership plus fort d'ici novembre pour que les négociations soient à la hauteur de l'urgence. La COP31 devra livrer là où Bonn a échoué.  

 

Pour ce faire, certains leviers pourraient permettre d'éviter de nouvelles impasses.  D’abord, les deux présidences, soit la Turquie et l'Australie, devraient présenter une vision commune plus claire et s'engager tôt sur les dossiers les plus épineux, notamment la finance climatique et l'adaptation, avant même l'ouverture d'Antalya. Les processus de négociation eux-mêmes doivent aussi évoluer, comme le demandent la société civile et plusieurs Parties depuis quelques années, notamment par des procédures plus efficaces centrées sur la mise en œuvre, et une réduction de l'influence des lobbies des énergies fossiles - plus de 1 600 lobbyistes fossiles étaient accrédité-e-s à la COP30, soit une personne sur 25, une proportion record.


Enfin, la science doit demeurer au cœur du processus onusien : les pays doivent respecter ce qu'ils ont eux-mêmes accepté dans le cadre de la CCNUCC, soit que la meilleure science disponible guide les décisions climatiques. La société civile, notamment celle du Sud global et les peuples autochtones, a également un rôle clé à jouer pour tenir les Parties responsables de leurs engagements. Encore faut-il que les représentant-e-s de toutes les régions du monde aient un accès réel et équitable aux conférences, sans quoi ce sont toujours les mêmes voix qui façonnent les décisions.  

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