Crédits de capacité transformatrice : repenser la décarbonation au Canada
- Apr 30
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Soumission communautaire par Sadaf Taimur, directrice des partenariats stratégiques au Centre for Building Sustainable Value (BSV) de l’Ivey Business School
Les progrès climatiques du Canada sont souvent mesurés en tonnes. Tonnes réduites ! Tonnes tarifées ! Tonnes échangées !
Ces indicateurs comptent, mais la stabilité climatique ne se construit pas uniquement dans des tableurs ; elle se construit dans des communautés qui savent maintenir des systèmes sobres en carbone bien après la fin des financements pilotes. Elle repose sur des travailleuses et travailleurs qui réparent, réutilisent et prolongent la durée de vie des matériaux au quotidien, constituant l’épine dorsale des économies circulaires ; sur des gardien·ne·s autochtones qui surveillent les terres et les eaux à travers des relations et des systèmes de gouvernance cultivés sur des générations ; sur des communautés côtières qui adaptent les pêcheries à mesure que les écosystèmes évoluent ; et sur des institutions locales qui coordonnent, gouvernent et apprennent dans l’incertitude.
Le Canada se décarbone déjà grâce à des initiatives d’énergie communautaire, des économies de réemploi et de réparation, des pêcheries fondées sur l’intendance et des approches locales d’adaptation climatique. Pourtant, une grande partie de ces progrès demeure invisible pour des systèmes d’incitation axés sur les crédits carbone, qui privilégient ce qui est le plus facile à quantifier plutôt que ce qui permet réellement de maintenir des systèmes sobres en carbone dans le temps.

La stabilité climatique se repose aussi sur des travailleuses et travailleurs qui réparent, réutilisent et prolongent la durée de vie des matériaux au quotidien.
Le pilier manquant de la stratégie climatique du Canada
Comme le souligne le discours contemporain sur le leadership en durabilité, notamment l’appel croissant à valoriser la capacité transformatrice (c’est-à-dire la capacité de provoquer des changements systémiques en s’attaquant aux causes profondes des enjeux de durabilité) aux côtés des solutions techniques, l’action climatique dépend en fin de compte de la capacité des personnes à maintenir, coordonner et prendre soin des systèmes en transformation, et pas seulement des émissions comptabilisées dans les bilans.
C’est là que réside la pièce manquante de la stratégie climatique canadienne : nous récompensons les transactions carbone. Par exemple, dans l’ensemble des politiques canadiennes, les systèmes de tarification du carbone industriels (politiques fondées sur le marché) constituent le principal moteur de réduction des émissions. Les modélisations fédérales estiment que la tarification du carbone pourrait permettre d’atteindre environ 62 Mt CO₂e de réductions d’ici 2030. Réparti sur la période 2024–2030, cela correspond à un signal moyen d’environ 10 Mt CO₂e par an, ce qui illustre à quel point l’action climatique du Canada est orientée vers ce qui peut être tarifé, échangé et modélisé.
À l’inverse, les réductions d’émissions associées à la capacité transformatrice — comme la réparation, la réutilisation, la remise à neuf et la remanufacturation — restent marginales dans les modèles de scénarios climatiques et les modèles d’évaluation intégrée en général. Pourtant, des données indiquent que ces activités permettaient déjà d’éviter environ 1,6 Mt CO₂e par an au Canada dès 2019 (dans le cadre de processus circulaires de rétention de valeur, estimés sur seulement 10 secteurs). L’étude suggère également qu’avec un meilleur soutien politique et un renforcement des capacités, ces processus pourraient générer des réductions d’émissions annuelles supplémentaires d’ici 2030 au-delà de cette base.
Surtout, le rapport souligne le rôle clé du développement des compétences (ce que cet article désigne comme capacité transformatrice) comme levier essentiel de ce potentiel : ces processus sont intensifs en main-d’œuvre et en connaissances, et dépendent de travailleuses et travailleurs formé·e·s, d’expertises techniques et de capacités institutionnelles pour passer à l’échelle. Si les résultats chiffrés sont visibles, ils captent principalement les résultats des processus, et non le développement des capacités sous-jacentes qui rendent ces résultats durables et extensibles dans le temps.
Cette asymétrie révèle un biais structurel dans la stratégie climatique du Canada : nous récompensons systématiquement les transactions carbone, tout en négligeant les personnes, la gouvernance et les capacités institutionnelles qui soutiennent les systèmes sobres en carbone. En pratique, ce que nous choisissons de mesurer façonne ce que nous construisons — et ce que nous négligeons de mesurer limite ce que nous pouvons transformer.
Les transitions climatiques sont des transitions humaines
Ce problème d’invisibilité n’est pas accidentel. Il reflète une incompréhension plus profonde de la manière dont les transitions vers la durabilité se produisent réellement.
Les recherches sur l’apprentissage transformateur et l’éducation à la durabilité montrent que les changements durables émergent non pas simplement du déploiement de nouvelles technologies, mais de la capacité des personnes et des institutions à apprendre à changer ensemble. Les résultats en matière de durabilité persistent lorsque les individus et les organisations développent de nouvelles compétences, des significations partagées et des capacités collectives d’action dans des systèmes complexes.
Autrement dit, la décarbonation n’est pas une simple substitution technique. C’est une transformation sociale et institutionnelle. Lorsque les politiques climatiques ne récompensent que des indicateurs finaux d’émissions, elles sous-évaluent systématiquement l’apprentissage, la coordination, la gouvernance et le développement des compétences — c’est-à-dire les mécanismes mêmes qui permettent aux systèmes sobres en carbone de s’adapter et de durer dans le temps.
Les personnes ne sont pas une variable secondaire de l’action climatique. Elles en sont l’infrastructure.
Personnes, inégalités et fondements sociaux de l’action climatique
Les travaux du Groupe de travail sur les divulgations financières liées aux inégalités et aux enjeux sociaux (TISFD) mettent en lumière un point essentiel souvent absent des débats sur les politiques climatiques : les systèmes économiques sont fondamentalement des systèmes centrés sur les personnes.
Le capital humain représente environ 60 % de la richesse mondiale, soutenant la productivité, la consommation, l’innovation et la confiance institutionnelle. Les entreprises dépendent de travailleuses et travailleurs en bonne santé et qualifié·e·s ; de communautés disposant d’un pouvoir d’achat ; et de relations fondées sur la confiance avec les employé·e·s, les fournisseurs et les communautés locales pour maintenir leur légitimité sociale.
Dans le même temps, les décisions économiques et financières façonnent activement les inégalités. Les choix liés aux salaires, aux pratiques d’approvisionnement, à l’allocation des investissements, à la gouvernance des chaînes d’approvisionnement et aux relations avec les institutions publiques peuvent soit renforcer des dynamiques extractives, soit consolider la cohésion sociale et la résilience à long terme.
La politique climatique n’est donc jamais socialement neutre : la manière dont la décarbonation est financée, encouragée et mesurée détermine qui en bénéficie, qui en assume les risques et dont les contributions sont rendues visibles ou invisibles.
Cette perspective est particulièrement pertinente pour l’architecture climatique canadienne. Les systèmes d’incitation qui valorisent uniquement les résultats en carbone risquent de reproduire les inégalités, en favorisant les acteurs à forte intensité de capital et en marginalisant le travail climatique ancré dans les communautés, le soin et la main-d’œuvre — comme les économies de réparation et de réemploi, l’intendance autochtone, l’adaptation côtière et les capacités de gouvernance locale. Lorsque les personnes et les institutions sont traitées comme des externalités, les incitatifs peuvent éroder la confiance, concentrer les bénéfices et fragiliser les fondements sociaux nécessaires à une décarbonation durable.
À l’inverse, des incitatifs qui reconnaissent la capacité transformatrice permettent d’aligner l’action climatique avec le développement de la main-d’œuvre, l’équité et la stabilité sociale. Cette approche complète directement l’intention du projet de loi C-226 du Canada, qui vise à lutter contre le racisme environnemental et à promouvoir la justice environnementale en reconnaissant la répartition inégale des impacts et des bénéfices des politiques environnementales.
En mettant de l’avant les personnes, les territoires et les capacités institutionnelles, des incitatifs climatiques axés sur la capacité transformatrice peuvent concrétiser les principes du projet de loi C-226, en veillant à ce que l’action climatique réduise non seulement les émissions, mais renforce aussi l’équité sociale, la résilience communautaire et la légitimité démocratique à long terme.
Une voie à suivre : relier les compétences vertes aux crédits de capacité transformatrice
Et si le Canada élargissait sa boîte à outils d’incitation climatique au-delà des crédits carbone pour inclure des crédits de capacité transformatrice ?
Ces crédits pourraient reconnaître et récompenser les conditions qui rendent les réductions d’émissions possibles, durables et extensibles dans le temps. Ils ne remplaceraient pas la tarification du carbone ni les systèmes de crédits existants, mais les compléteraient en valorisant ce que les marchés du carbone peinent à saisir. Ils pourraient reconnaître le développement des compétences, la coordination, la gouvernance et le travail de soin qui permettent aux systèmes de s’adapter dans l’incertitude. Cela représente un passage de la valorisation de résultats isolés à celle de capacités systémiques.
Le Canada évolue déjà implicitement dans cette direction, notamment à travers son Plan de réduction des émissions (PRE) et ses investissements croissants dans les compétences vertes et le développement de la main-d’œuvre. Ce qui manque, c’est un mécanisme permettant de relier directement ces efforts aux incitatifs climatiques.
À cet égard, le cadre de l’UNICEF sur les compétences vertes (transférables et transformatrices) offre un pont puissant. Des compétences telles que la pensée anticipative, la pensée systémique, la réflexion normative, la pensée stratégique, la capacité de mise en œuvre et les compétences interpersonnelles sont précisément celles nécessaires pour soutenir (créer, maintenir, adapter et gouverner) des systèmes sobres en carbone dans le temps.
Concrètement, les crédits de capacité transformatrice pourraient :
(a) Récompenser des parcours de formation certifiés qui développent des compétences transformatrices ;
(b) Reconnaître les institutions et les employeurs qui intègrent ces compétences vertes dans les secteurs du réemploi, de la réparation, de l’énergie, de l’alimentation et de l’intendance ;
(c) Encourager le développement de la main-d’œuvre à long terme, lié à la résilience démontrée des systèmes, et non uniquement à des résultats d’émissions à court terme.
Ainsi, les investissements existants du Canada dans les compétences vertes pourraient être traduits en valeur climatique pertinente, sans les contraindre à une logique d’équivalence carbone qui en viderait le sens.
Un modèle ancré dans les territoires pour le Canada
Le Canada est particulièrement bien placé pour mener ce changement. La diversité de ses territoires, la solidité de ses institutions communautaires, la reconnaissance croissante de la gouvernance autochtone et l’émergence d’engagements en faveur d’une transition juste offrent un terrain fertile pour l’innovation.
En reconnaissant formellement la capacité transformatrice comme un actif climatique, le Canada pourrait élaborer une stratégie de décarbonation non seulement efficace, mais aussi durable, équitable et crédible. L’action climatique ne consiste pas seulement à réduire les émissions aujourd’hui ; il s’agit de valoriser les personnes, les compétences et les institutions qui garantissent que ces réductions perdurent demain.
Les crédits de capacité transformatrice rendraient visible ce qui a toujours été essentiel — et, ce faisant, renforceraient les fondements sociaux d’un avenir sobre en carbone au Canada.
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Sadaf Taimur est directrice des partenariats stratégiques au Centre for Building Sustainable Value (BSV) de l’Ivey Business School et scientifique en durabilité, avec plus de dix ans d’expérience dans les milieux universitaire, industriel, associatif et au sein d’organisations internationales. Avant de rejoindre Ivey, elle a occupé le poste de directrice de la durabilité et de la circularité chez Goodwill Industries, Ontario Great Lakes, où elle a fait progresser des stratégies d’économie circulaire, ainsi que celui de spécialiste principale ESG chez Mondetta. Elle a également mené des travaux postdoctoraux à l’Université McGill et à l’Université de Tokyo (JSPS).
Son parcours se distingue par sa capacité à faire le lien entre recherche, pratique et politiques publiques, qu’il s’agisse de conseiller le comité consultatif sur les normes de B Lab (États-Unis et Canada) et le groupe de travail sur les inégalités et les divulgations financières liées aux enjeux sociaux (TISFD), d’agir comme réviseure experte pour le rapport GEO-7 du PNUE, ou encore de contribuer à des travaux de consultation sur l’intersection entre l’intelligence artificielle et les investissements ESG à l’Université de Montréal. Titulaire d’un doctorat en sciences de la durabilité de l’Université de Tokyo, elle se spécialise dans l’accompagnement des transformations individuelles et organisationnelles en faveur de résultats durables.
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